1583 De Sommières à Salinelles, les cloches voyageuses

  30 Salinelles, 30 Sommières, Cloches



Les archives communales de Sommières sont très riches pour les XVIe et XVIIe siècles avec notamment une formidable collection de registres des délibérations consulaires, ancêtres des délibérations municipales. Mais il y a toutefois des lacunes, des périodes plus ou moins longues desquelles ces précieux enregistrements ne nous sont pas parvenus. C’est le « black out », aucun signal, le fil de l’histoire de la petite ville se perd.

Il arrive que par chance on puisse en reconstituer une infime partie grâce aux « petits papiers » conservés dans des liasses peu ordonnées que l’on néglige d’ordinaire à la seule idée de devoir les passer au crible. C’est ainsi qu’il a été possible de retracer l’histoire mouvementée d’une cloche de Sommières de 1583. Une quittance, sur une petite feuille volante, a révélé son existence et le nom du notaire qui a enregistré la commande ou « prix-fait ». Et c’est encore avec un peu de chance que le minutier du notaire concerné a résisté au temps et que l’acte a pu être consulté.

19 juin 1583
Une cloche pour le « reloge »

Les consuls de Sommières et « plusieurs autres principaux habitants », au nom de la communauté, font rédiger un prix-fait pour la refonte d’une cloche destinée au « reloge » (horloge) de la ville. C’est la seconde quittance qui nous apprend que celle qui sonne les heures est « rompue », qu’elle doit être descendue, refondue et remontée.

A Sommières, la première mention d’une horloge date de 1512. Rien ne permet d’affirmer que c’est la plus ancienne mais c’est envisageable. La communauté de Calvisson n’entreprend d’en posséder une qu’en 1542 (articles à venir). Les mécanismes à contrepoids obligent à installer les horloges dans des tours suffisamment élevées. Il paraît probable que celle de Sommières ait toujours été à son emplacement actuel, sur la porte du pont. Ce sont des instruments fragiles qu’il faut souvent faire réparer par de rares spécialistes. Les horloges et leur cloche sont aussi certainement la première cible du vandalisme guerrier.

L’époque des fondeurs ambulants

La réalisation des travaux de fonte et d’installation de la cloche est confiée à Jean Rabes, maître fondeur d’Huilliécourt en Lorraine, à plus de 600 km de Sommières. L’itinérance de ces artisans lorrains, plus précisément depuis la micro-région réputée de Bassigny entre Haute-Marne et Vosges, était une pratique courante depuis le XIVe siècle.

Signature du fondeur Jehan Rabez

Seulement munis des moules et accessoires nécessaires, ils sillonnaient la France en proposant leurs services. Les cloches étaient fondues sur place. D’autres pouvaient être acheminées depuis des fonderies sédentaires notamment celles des maitres fondeurs d’Avignon.

A partir du début du XVIIe siècle, des fondeurs locaux ou installés dans la région vont petit à petit conquérir une partie de ce fructueux marché. C’est le cas de la famille Daignac, originaire d’Aubais, tenant boutique à Nîmes, et ses trois générations de fondeurs de cloches de ~1620 à ~1720.

Les clauses du contrat

lesdits sieurs consulz bailleront à leurs despens audit Me fondeur ung lieu comode de terre et pierre pour dresser son fourneau, moles et fonderie

La cloche sera donc fondue au plus près de son lieu de destination où il sera le plus pratique pour le fondeur de réaliser son moule et construire le four pour la coulée.

Les consuls devront fournir la matière première à hauteur de « 20 quintaux » de l’époque, soit un peu moins d’une tonne (1 quintal = 100 livres = env. 49 kg). S’ils ne trouvent pas assez de matière, le fondeur sera tenu d’apporter le reste pour le prix de 10 livres (monnaie) le quintal.

On fournira au fondeur des hommes pour faire « trainer » la cloche depuis la fonderie jusqu’au lieu où elle sera montée avec cordes, bois et fers nécessaires à la manœuvre. La fabrication des « engins » de levage sera quant à elle à la charge du fondeur. La réparation éventuelle des supports de la cloche sera exécutée aux dépens des consuls de même que les modifications apportées si nécessaires au bâtiment qui la soutient.

Prix et délai

L’ensemble des travaux sera facturé 33 écus et un tiers, soit 100 livres, payables par tranches de 10 écus et le solde une fois les travaux achevés. Le fondeur recevra dans les faits deux paiements, un premier de 10 écus et le solde au second, soit 23 écus et un tiers.

L’acte de prix fait est passé le 19 juin 1583 [Doc.1]. La première quittance est signée le 3 juillet [Doc.2] et la seconde et dernière, le 2 août de la même année [Doc.3].


Qu’est devenue cette cloche ?

Avec mes plus sincères remerciements à MM. Guiraudet et Maurel pour leur précieuses recherches. Voir article de M. Guiraudet sur les cloches de Sommières dans le bulletin de Sommières et Son Histoire n°24.

Le titre de cet article reprend celui du quotidien Midi-Libre paru en 2013 (Histoire d’une cloche voyageuse – midilibre.fr) écrit avec le concours de l’association Sommières et Son Histoire (SSH). On y apprend que la cloche du temple de Salinelles provient du temple de Sommières et date, selon son inscription, de 1583. S’agit-il de la cloche de l’horloge de Sommières décrite par le prix-fait ? Plusieurs éléments sèment le trouble.

Le jeu de piste !

L’association SSH a relevé l’inscription suivante sur la cloche actuelle du temple de Sommières : « J’AI ETE FONDUE POUR REMPLACER L’ANCIENNE CLOCHE DU TEMPLE DE SOMMIERES CEDEE A CELUI DE SALINELLES ». D’après les recherches de SSH, elle a été fondue vers 1853-1854, date à laquelle furent réédifiés la façade et le clocher du temple qui n’est autre que l’ancienne église des Cordeliers. Cela semble cohérent avec la forme des lettres. Pourtant la cloche porte en plus sur le haut l’inscription suivante : « RABE2 M’A FAICT 1583 ».

La cloche du temple de Sommières (Photo Midi-Libre)

Sur la cloche du temple de Salinelles, on peut lire : « LOUANGE A DIEU TA VOLONTÉ SOIT FAITM I. RABEZ MA FAICT 1583». On peut donc supposer que la cloche du temple de Sommières du XIXe siècle (ci-dessus) rappelle le nom du fondeur et l’année de la réalisation de celle qu’elle a remplacée (ci-dessous), voilà de quoi se perdre !

La cloche du temple de Salinelles (Photo Wikipédia)

Le poids de la cloche de Salinelles, au vu de sa taille, parait bien inférieur à celui qui est indiqué sur le prix-fait de 1583, presque une tonne. Par chance, un autre document et un seul apporterait une réponse à cette énigme. La même année 1583 – et donc certainement avec le même fondeur – on a fait faire une deuxième cloche pour « mettre au château ». Il ne s’agit pas d’un prix-fait mais d’une simple quittance pour celui qui a fourni le « métal » [Doc.4]. Il est question d’un peu moins de 58 kg de matière (1 quintal et 17 livres) ce qui correspond d’après les abaques à une cloche d’environ 48 cm de diamètre. Celui de la cloche de Salinelles a été estimé à 50 cm !

En résumé

La cloche de l’horloge sur la tour du pont de Sommières, toujours en place, date de 1613. Elle a de toute évidence remplacé celle du prix-fait de 1583 qui ne devait plus être en état de sonner. Leur poids identique (entre 900 et 1000 kg) suppose que cette dernière a été refondue seulement 30 ans après son installation. Elle provenait elle-même de la refonte d’une précédente cloche.

La deuxième « petite » cloche fondue initialement pour le château cette même année 1583 se serait ensuite retrouvée sur le premier temple de Sommières à une date et pour des raisons encore inconnues. Puis, après la révocation de l’Edit de Nantes (1685), elle a été hissée sur l’église des Cordeliers qui devient un temple en 1807. Enfin, en 1853-1854, elle est cédée au temple de Salinelles où elle y réside toujours.

Il reste la possibilité qu’une troisième cloche ait été fondue toujours en cette année 1583, du même poids que celle du château, pour être hissée sur l’ancien temple de Sommières. Il n’y a à ce jour aucune preuve en ce sens.

Documents source et transcriptions



Doc.1

Me Jean DEIDIER, notaire de Sommières [AD du Gard 2E22-104 / f°118 v°]

19 juin 1583
Prix-fait de la refonte de la cloche de l’horloge de Sommières

Consulter sur Téléarchives  

Instrument de priffaict de refère et fondre la cloche du reloge de Sommières

L’an mil cinq cens quatre vingtz troys et le dixneufiesme jour du moys de juing avant mydi # trèscrestien prince Henry par la grace de Dieu roy de France et de Pologne reignant en présence des tesmoingtz et de moy notaire royal soubzsigné # establys en leurs personnes honnorables hommes Jean GIRARD, Guillaumes CESTIER, Pierre PELADAN et Jean BERBIGUIER consulz de la ville de Somières lesquelz oudit nom des consulz et par l’advis (de) leur conseil politique et de plusieurs autres principaulx habitans de ladit ville assavoir de Me Vidal GALLIERE, Anthoine GRASSET, Pierre NOGAREDE, Pierre MARAC [1] bolangier, Anthoine TEMPIER, Jerosme ROBERT, Loys ESPINEL, Anthoine AURIOL, Anthoine MARCHAND, Claude ROBERT et Marcelin GIRARD # assembléz pardevant Mr Me Jean CALVET juge pour le (roy) # lesquels de leur gré ont baillé à priffaict à Me Jean RABES natif de Hullecor en Lorayne fondeur de cloches présent et acceptant de fère ou reffère la cloche de reloge de ladite ville de Somières et la rendre nette et bien sonnante, repausée et remise au lieu où est celle qui est de présent, le tout à ses despens moyennant le pris et somme de trente troys escutz ung tiers aux pactes suyvans

Premièrement que lesdits sieurs consulz bailleront à leurs despens audit Me fondeur ung lieu comode de terre et pierre pour dresser son fourneau, moles et fonderie.

Item seront pareillement tenuz ledits sieurs consulz fournir la matière nécessaire pour fère ladite cloche jusques à la quantité de vingt quintaulx # de métail # et ou ne founiroient ladite quantité de vingt quintaulx métail ledit Me fondeur sera tenu fournir le surplus en luy payant à raison de dix escutz le quintal mis en oeuvre.

Item ledits sieurs consulz seront tenuz fornir d’hommes pour fère trayner ladite cloche despuis la fonderie jusques au lieu ou la conviendra à monter ensemble seront tenuz fournir de cordage et bois et fer nécessaires pour monter ladite cloche et pour le regard de la façon de dresser les engins pour monter ladite cloche lesdits engins seront faictz aux despens dudit fondeur.

Item si convient réparer quelque chose aux fers qui à présent portent ladite cloche ladite réparation sera faicte aux despens desdits consulz et communaulté comme aussi pareillement de démolition et rebastiment quy conviendra fère pour démonter et remonter ladite cloche sera faict aux despens desdits consulz laquelle somme de trente troys escutz et tiers lesdits consulz seront tenus payer audit Me fondeur assavoir à la main et de jour en jour dix escutz et tout le demeurant à la fin de ladite ouvre parfaicte et pour tout ce que dessus fère tenir, actendre, lesdites parties respectivement l’une envers l’autre et au contraire en ont obligé, yppothéqué et soubzmis assavoir lesdits consulz les biens de ladite communaulté de ladite ville et ledit Me fondeur les siens présentz et advenir ensemble sa personne propre aux courtz présidial et gouvernement de Montpellier royalle de Somières et à toutes autres courtz royalles de se royaulme de France et à une chacune d’icelles l’ayant ainsi promis et juré avec deu renonciation.

Faict et récité audit Somières et maison des héritiers de feu Jean et Marcelin MASAUDRYS èz présences de Jacques DUPONT cordonier, Jacques PELAT trévailleur de Somières et de moy Jean DEYDIER notaire royal dudit Somières à ce requis recepvant soubzsigné avec ledits sieurs consulz et fondeur, lesdits tesmoins n’ayans sceu es(cri)pre comme ont déclairé

CALVET / DEIDIER notaire
Jehan RABES / J. GIRARD consul
P. PALADAN consul / G.CESTIER consul
J.BERBIGUYES consul


[1] Le notaire a utilisé l’abréviation M(AR) suivi de AC mais il s’agit certainement de MARC. On trouve un Pierre MARC boulanger dans le compoix de 1594, il est alors décédé.

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Doc.2

Comptabilité [Arch. Comm. de Sommières CC125 / liasse / ref.0004]

3 Juillet 1583
Bail en paiement et quittance pour la refonte et l’installation d’une cloche

Consulter sur Téléarchives  

Recto

Sires Pierre MONTEILZ et Pierre CORDESSES exhacteurs des deniers que le seigneur de Servas a bailhé en payement à la ville de Sommières baillléz et deslivréz à Me Jean RABES fondeur de cloches la somme de dix escutz sol tournois en déduction de XXXIII escutz 1 tiers que la ville luy donne de fère et reffondre la cloche du reloge de la présente ville suyvant le contraict qu’il a passé avec messieurs les consulz de ladite ville et en rendant la présente et quictance au doz dudit RABES ladite somme vous sera tenut en compte à la rendition de vostre compte faict audit Somières du mandement de messieurs les consulz GIRARD, PELADAN et BERBIGUIER ce IIIe juillet mil Vc IIIIxx III

Verso

Quictance des conseulz pour X ∇sol

Je Jean RABES dernier nommé soubzsigné confesse avoir eu et receu des derniers nomméz CORDESSES et MONTEILZ la somme de dix escutz sol aussi dernier nommé en déduction et pour les choses contenues en la police et mandement dernier escript et desquelz dix escutz les en quicte ensemble messieurs les consulz de Somières en foy de quoy ay faict es(cri)pre la présente de main d’autruy et signée de la mienne propre présentz Anthoine MARCHANT et Jean DEYDIER aussi signés à Somières ce IIIe juillet mil Vc IIIIxx III

Jehan RABES / A.MARCHANT
DEIDIER présent

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Doc.3

Comptabilité [Arch. Comm. de Sommières CC125 / liasse / ref.0033]

2 août 1583
Bail en paiement et quittance pour la refonte et l’installation d’une cloche

Consulter sur Téléarchives  

Recto

Sires Pierre MONTEILZ et Pierre CORDESSES exhacteurs de certaines parties d’argent que le seigneur de Servas a bailhé en payement à la ville de Somières bailléz et deslivréz des deniers que tenéz d’icelles a Me Jean RABES fondeur de cloches la somme de vingtroys escutz et tiers escu sol a soixante soubz pièce pour payement de semblable somme que ladite ville luy doibt de reste de la somme de trente troys escutz et tiers que ladite ville luy donnoit de fondre la cloche du reloge quy estoit rompue ou pour icelle descendre et monter audit reloge comme est à plain contenu au contraict et priffaict qu’il n’a passé à ladite ville prins receu par moy notaire soubzsigné et en rendant la présente # et quictance dudit RABES # ladite somme vous sera advidé à la rendition de vostre compte faict audit Somières du mandement de messieurs les consulz de ladite ville soubzsignés ce segond d’oust mil Vc IIIIxx III

J.AMAT / CESTIER consul
DEIDIER notaire

Verso

Quictance des consulz pour XXIII ∇ et tiers

Je Jean RABES soubzsigné confesse avoir eu et receu de Sires Pierres MONTEILZ et Pierre CORDESSES la somme de vingt troys escus et tiers et ce pour reste et entier payement de la façon de la cloche que j’ay faicte pour la ville de Somières de laquelle somme de XXIII ∇ 1 tiers les quitte et pour ce que contient vérité ay faict escrire la présente et de ma main signée ce segond d’aoust mil Vc IIIIxx III

Pour XXIII ∇ 1 tiers / Jehan RABES

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Doc.4

Comptabilité [Arch. Comm. de Sommières CC124 / liasse / ref.0015]

27 octobre 1583
Bail en paiement pour fourniture de métal à cloche

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Me Jean VENE jeune conterrolleur du grenier à sel et clavaire des deniers des esmolumens de la ville de Somières bailléz et délivrés desdits deniers à André SOLLIER de ladite ville la somme de vingt cinq livres pour payement de ung quintal dix sept livres de métail qu’il avoit baillé à la ville pour employer à fère la petite cloche que l’on a mis au chasteau de la présente ville et en rendant la présente et quictance de ladite somme dudit SOLLIER au doz de ladite présente icelle vous sera allouée à la rendition de vostre compte comme a esté arresté et délibéré ce XXVIIe VIIIbre mil Vc IIIIxx III

Pour XXV L tz / J.GIRARD consul / DEIDIER secrétaire
J.AMAT

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